Le Bus Palladium renaît : un hôtel dans les murs du mythique club parisien
C’est la renaissance d’un des lieux mythiques de la vie nocturne parisienne. À deux pas de Pigalle, le Bus Palladium, brillamment relooké et augmenté, rouvre son club et se double d’un hôtel et d’un restaurant à l’atmosphère vibrante, où le concept d’expérience prend tout son sens.
En façade, même enseigne aux lettres rouges en néon, façon hôtel. Un présage de sa future reconversion ? Depuis sa création en 1965 par James Arch, danseur de bebop de 22 ans originaire d’Asnières, le Bus Palladium a fait danser des générations de noctambules enfiévrés, de Mick Jagger au jeune fêtard de banlieue qui, pour un billet d’autobus à 10 francs, pouvait accéder aux nuits parisiennes jusqu’ici trustées par l’élite mondaine.
C’est de cette navette spécialement affrétée depuis Argenteuil ou Bois-Colombes que le « Bus » tire son nom, le mot « Palladium » venant d’une boîte bien connue de New York. Ce combo anticonformiste, porté par une farouche envie de liberté et de diversité, convenait parfaitement à ce drôle de bâtiment de deux étages en briques blanches, apparaissant comme une dent creuse dans la succession de façades haussmanniennes. Cette folle aventure devait s’arrêter en 2022, à la fermeture du club devenu mythique, non sans un certain pincement au cœur pour Christian Casmèze, propriétaire des lieux, lui-même client du Bus dès l’âge de 15 ans, au milieu des années 1980. Son grand-père avait acheté en 1924 cet immeuble de la fin du XIXᵉ siècle à la Foire du Trône, un lieu qui n’avait cessé, avant même le Bus, d’être dédié au divertissement, tour à tour café-concert, théâtre, cabaret et dancing. Il fallait un nouveau projet à la hauteur et ce sont justement six étages de plus qui marquent aujourd’hui sa renaissance.
Le feeling du Bus
L’idée de créer un hôtel germa dès 2016 et se concrétisa avec la rencontre des architectes du studio KO, Karl Fournier et Olivier Marty, puis avec Nicolas Saltiel du groupe hôtelier Chapitre Six. Trente-cinq chambres dont une suite, un restaurant, un bar et toujours un club-salle de concert reconstruit quasi à l’identique en sous-sol, avec l’idée que le Bus s’anime 24 heures sur 24, quitte à y rester un week-end entier sans jamais s’ennuyer. « L’un des points majeurs pour nous, c’est la maîtrise des lieux », confie Valentin Brietz, le directeur général. La sensation d’entrer dans un cocon saisit dès les portes franchies, faites d’un bleu nuit réfléchissant. La réflexion des matières est l’un des fils rouges de ces lieux, qui exhalent, dans le discret parfum diffusé aux notes ambrées, dans les velours épais et le cuir tanné, un indéfinissable chic, à la fois cool et sexy, teinté d’esprit seventies. Dans les chambres, le plafond en béton brut, la moquette épaisse d’un rose poudré pop et les murs en liège enveloppants forment un espace tout en contraste, pour le rendre plus vivant. Aux murs, des photos en noir et blanc et des tableaux d’inspiration moderne, ainsi que des enceintes en bois Ojas, spécialement designées pour le projet.

D’un style délicieusement vintage et d’une qualité sonore hors pair, elles donnent la possibilité d’écouter quatre playlists pensées par Caroline de Maigret, mannequin, productrice de musique et directrice artistique du Bus Palladium. Franchement rock avec les Talking Heads, Can ou Baxter Dury, plutôt soul avec Bootsy Collins, Christine Perfect ou Yellow Days, ou jazzy avec Julie London, Donald Byrd ou Chet Baker, elles infusent chaque moment de la journée et invitent à investir la chambre, se lover dans les canapés, rêver dans cette bulle hors du temps qui joue aussi des transparences dans la salle de bains aux parois de verre rainuré, pour des silhouettes en ombre chinoise dévoilées ou non grâce à un système de voilage. Les spots autour du miroir donnent la sensation d’être dans une loge d’artiste, les poignées de porte évoquent la forme de micros old-school, et les peignoirs de couleur jaune moutarde profilent leur silhouette moelleuse sur les carreaux d’un bleu Klein.
L’atmosphère langoureuse prend des accents grisants au coin bar, qui n’a rien de « mini », au vu de sa belle sélection de bouteilles, avec ou sans alcool. Chinée ou non, chaque pièce de mobilier offre potentiellement le point de départ à une histoire, un souvenir, comme ces cassettes audio empilées dans des blocs transparents au chevet des lits ou ces objets d’art que l’on peut acheter en scannant le QR Code « L’œil de KO », la galerie d’objets du studio d’architectes, pour emporter un peu de l’esprit de l’hôtel. Cet esprit trouve sa quintessence dans la suite Dalí au premier étage, balcon sur l'enseigne rouge, lit escamotable, alcôve tapissée, mur de miroirs et canapé modulaire seventies, en clin d’œil à l’artiste espagnol qui avait qualifié le Bus de « bijou de l’art du kitsch » et organisé une soirée mêlant ses convives aux beatniks habitués du club.
Traits d’union
Dans les couloirs, des moquettes aux motifs d’inspiration persane déroulent leurs couleurs entre les murs de béton brut jusqu’au rez-de-chaussée, dans la réception surmontée d’un panneau d’affichage lumineux façon cinéma d’antan, et devant une cheminée, parée de doré, prête à recevoir ses premières bûches. Le bar, au centre d’un espace aux dimensions intimistes, cultive une ambiance tamisée, la lumière extérieure se teintant de bleu à travers les vitres et les claustras de la façade. Ce bleu que l’on retrouve sur le grand miroir tapissant l’un des murs du restaurant, dont les tables s’enroulent autour d’un patio à la végétation luxuriante. Trait d’union avec l’histoire du lieu, la collection de disques de James Arch, son fondateur, prend des allures d’objets précieux dans une bibliothèque dument équipée d’une enceinte, un DJ prenant souvent place pour mixer lors du dîner.

Dans l’assiette, c’est toute l’inventivité du chef Valentin Raffali, ancien candidat de Top Chef ayant fait ses gammes auprès de Louis-Philippe Vigilant lorsque l’actuel chef de La Côte d’Or – Le Relais Bernard Loiseau, à Saulieu, était encore à l’Oustau de Baumanière aux Baux-de-Provence. Une carte nourrie des voyages de Valentin Raffali, privilégiant les circuits courts et les préparations faites maison, comme la truite de Banka fumée sur place. Ce soir-là, elle était servie en nage avec eau de rhubarbe, aloe vera, verjus et fleurs de capucine. Le jeune chef aime aussi détourner les classiques peu en vogue, comme les pieds de cochon qu’il propose croustillants, à la thaïlandaise, accompagnés d’un bouquet aromatique. Les desserts, classiques sur le papier, sont servis dans des coupes par une équipe en salle enthousiaste et aux petits soins.
D’heure en heure, les lumières se tamisent, le volume augmente, l’atmosphère s’électrise. Place à la fête dans le club combinant boule à facettes, rideaux lamés et moquette d’inspiration persane tapissée du sol aux murs. Contrastes, toujours… Josy, l’une des figures du Bus, n’est certes plus à l’entrée, tout comme le DJ Jean-Charles, plus de 20 ans derrière les platines, aux sons soul, funk et californiens qu’on n’entendait nulle part ailleurs. Concerts, cabarets, performances, projections, DJ sets… la programmation se veut éclectique et inspirante, dans la lignée de l’esprit du Bus.
Cet article est extrait du guide Paris-Île-de-France. Celui-ci est disponible en librairie et sur le e-shop Gault&Millau.