La vigne grimpe vers le nord
Les cartographes spécialisés dans la représentation de la France viticole ont du pain sur la planche. Depuis quelques années, la vigne déborde de ses frontières géographiques traditionnelles et remonte peu à peu vers le nord de l’Hexagone. État des lieux !
N'allez pas vous imaginer des « océans » viticoles à perte de vue en Bretagne, Normandie ou en Île-de-France et dans les Hauts-de-France. La vigne s’invite en leurs paysages par petites touches impressionnistes, mais elle est de moins en moins discrète. Faudrait-il s’en étonner ? Après tout, on produit bien du vin en Belgique ou dans le sud de l’Angleterre ! Et puis, à la lecture d’ouvrages historiques, on s’aperçoit vite que la vigne a autrefois été bien présente dans des contrées qu’on croyait encore récemment inhospitalières.
Entre les IXᵉ et XIVᵉ siècles, sa culture fut très courante en Bretagne, par exemple, et pas uniquement – loin de là – pour les besoins liturgiques des ordres monastiques. C’est en Haute-Bretagne – la partie est de la péninsule armoricaine – qu’elle se développa principalement, dans la vallée de la Rance et dans le Pays de Redon en empiétant sur la partie Basse-Bretagne à travers la presqu’île de Rhuys. Entre les sources littéraires, les trouvailles archéologiques ou les héritages toponymiques, les indices se révèlent très sérieux et concordants ! Ils se font plus rares concernant la période qui succède au Moyen Âge, marquée par une forte érosion du phénomène viticole en Armorique mais aussi en Normandie.
En Île-de-France, le déclin fut plus tardif puisque, à la fin du XVIIIᵉ siècle, Argenteuil était encore la plus grande commune viticole de France, avec quelque 1 000 hectares de vignes. Le développement du chemin de fer, qui permit la circulation de vins concurrents et de meilleure qualité, fut sans doute l’une des causes de la disparition progressive de la vigne en Bretagne, en Normandie, dans les Hauts-de-France ou en Île-de-France.
Le rôle du climat !
À quoi, à notre époque, attribuer le retour en grâce de la vigne dans ces régions ? Le réchauffement climatique, bien sûr, auquel on prête mille maux et mille vertus. Puisque le thermomètre grimpe, il est donc désormais plus facile de faire mûrir des raisins à des latitudes septentrionales. Difficile de le nier, mais un peu simpliste. Primo, autant que de réchauffement, il s’agit de changement climatique. Ce bouleversement s’accompagne de phénomènes météorologiques brutaux – fortes pluies, sécheresse, orages de grêle entre autres – qui pourraient causer des difficultés aux vignerons normands ou bretons comme à leurs collègues du reste de l’Hexagone. Deuzio, il n’est pas dit que, à terme, le changement climatique ne conduise pas à un rafraîchissement : le courant du Gulf Stream pourrait changer de trajectoire et donc ne plus venir « lécher » les côtes bretonnes dont il adoucit le climat.
Plus au nord, Laurianne Carbonnaux, vigneronne dans le Pas-de-Calais, au domaine Terres de Grès, évoque bien, elle aussi un « dérèglement » : « On navigue un peu à vue sur le sujet, et on essaie de gérer les excès. » Mais, pour elle, il n’y a pas de limite climatique à faire du vin dans sa région. Président de l’association des vignerons de Normandie, Édouard Capron a créé le Domaine Saint-Expédit, à Freneuse (Yvelines), sur les coteaux pentus de la vallée de la Seine. Il abonde en ce sens : « Produire du vin revient à s’adapter à un lieu, un terroir, à trouver les cépages adéquats, les bonnes pratiques en vinification pour que l’on puisse faire des vins différents d’ailleurs, dégager une typicité. Ça peut paraître fou de faire du vin en Normandie, mais le climat n’est pas un problème », dit celui à qui l’on prédisait, à tort, un enfer en matière de maladies comme le mildiou.

© Guy Saindrenan
La révolution des droits de plantation
L’hypothèse du réchauffement ou du dérèglement climatique comme facteur de la renaissance de la viticulture en Bretagne, Normandie, Hauts-de-France ou Île-de-France est donc a minima insuffisante. Car elle aurait été impossible sans la libéralisation des droits de plantation. En clair, à partir des années 1930, on a délimité en France des zones viticoles en dehors desquelles il était interdit de planter, produire et commercialiser du vin avec une visée professionnelle. En 2016, cette situation fut rendue caduque par une décision européenne. Dès lors, des régions en dehors des clous viticoles depuis plus de quatre-vingt-dix ans ont été perçues comme des « eldorados » par des gens désireux de s’installer : des passionnés en reconversion, des jeunes ayant déjà une expérience dans le milieu du vin ou encore des agriculteurs désireux de diversifier leur activité, à l’image de Laurianne Carbonnaux. Cette dernière ne s’est pas improvisée vigneronne, elle l’est devenue après un BTSA (Brevet de Technicien Supérieur Agricole) viticulture et œnologie complété d’un stage au Domaine Didier Dagueneau en appellation pouilly-fumé, dans la Nièvre. Et elle adhère à l’Association des vignerons des Hauts-de-France, comme une quinzaine d’autres indépendants.
Pas des vignerons du dimanche
Bien plus que de planter trois ou quatre pieds de vigne pour s’amuser ou faire revivre un patrimoine oublié, cette nouvelle génération a pour ambition de créer et de pérenniser de véritables domaines viticoles. Illustration avec le Domaine La Bouche du Roi, créé en 2017 à Davron, dans les Yvelines : figure de proue du vignoble francilien, ses vins séduisent des tables très prestigieuses, en France ou aux États-Unis. En Normandie, une trentaine de vigneron(ne)s sont en cours de plantation ou ont planté, et environ cinq ont déjà mis des vins en bouteille. En Bretagne, il existe une cinquantaine d’exploitations à but professionnel. À peine une dizaine de domaines ont déjà élaboré et vendu du vin : « En 2025, ils seront une grosse quinzaine à vendanger leurs raisins, encore davantage en 2026 et 2027 puisque de nombreuses plantations arriveront alors en production », promet Loïc Fourure. Coprésident de l’Association des vignerons bretons (AVB), lui-même vigneron bio à Theix-Noyalo, dans le Morbihan, il insiste sur la nécessité de se fédérer, pour échanger, transmettre, discuter et obtenir de la visibilité.
Ensemble, les membres de l’AVB ont réussi à obtenir la reconnaissance administrative de leur filière. Ensemble aussi, ils ont rédigé une charte insistant sur quelques marqueurs forts, les circuits courts, la biodiversité, la bonne gestion des exploitations ou la non-utilisation des produits phytosanitaires de synthèse.
Terre vierge
Dans ces territoires longtemps oubliés par la vigne, tout est à faire. Terre vierge. Page blanche ou presque. C’est à la fois vertigineux, inspirant et passionnant. Chaque vigneron continue d’entrer en intimité avec son terroir, d’affiner ses choix de cépages – chardonnay, chenin, grolleau, pinot noir, pinot meunier, pineau d’Aunis, cabernet, savagnin, etc. –, et ses pratiques en cave pour signer des blancs tranquilles en majorité, mais aussi des rouges, des rosés et des bulles… Certains vins rencontrent déjà un joli succès auprès des cavistes et des restaurateurs, voire des sommeliers de tables gastronomiques. Sacrée promesse puisque les vignerons vont gagner en expérience, et leurs vignes, en « vieillissant », prêter de plus en plus de profondeur aux vins. Il reste à structurer dans ces régions une véritable filière économique viticole, avec ses différents prestataires, des laboratoires d’analyse œnologiques, etc. Les vignerons, eux, sont déjà là et bien là, et seront bien plus nombreux dans les années à venir.