Ce producteur picard cultive plus de 100 variétés de rhubarbe
Vertes ou rouges, acides ou sucrées, précoces ou tardives, les rhubarbes se nomment Grand Mums, Mikkot, Early Victoria, Goliath, Mira, Frambozen Rood, Seedling, Elmblitz ou Valentine. À Saint-Riquier, dans la Somme, elles sont cultivées par un duo père-fils, devenu le référent de ce légume classé parmi les fruits.
Saint-Riquier, 1 300 habitants, une abbatiale du XIIIᵉ siècle, un cimetière militaire, une maison « Napoléon » inscrite à l’inventaire des monuments historiques, un beffroi classé au patrimoine mondial de l’Unesco, des cultures à perte de vue (betteraves, pommes de terre, céréales), des exploitations laitières conséquentes et au milieu de tout cela, Mathieu Vermès, rare producteur de rhubarbe.
Mathieu, le passionné
Fils d’agriculteur, bac agricole et BTS en production florale, Mathieu suit différents stages en France et un en Australie qui va finir de le convaincre qu’il est fait pour le monde des pépinières. En revenant à Saint-Riquier, il se met au service de la ferme familiale à hauteur d’un mi-temps avec son frère pour la partie laitière, un autre consacré à la création de sa pépinière d’arbustes. Nous sommes au milieu des années 1990 et les instances agricoles locales incitent les éleveurs laitiers à diversifier leurs revenus en plantant de la rhubarbe, facile à cultiver, généreuse et nécessitant peu d’entretien. Mathieu se lance dans l’aventure avec une quinzaine d’agriculteurs. Très vite, une majorité d’entre eux stoppe la production quand elle comprend que rien n’est mécanisable. Mathieu persiste et s’agrandit. Il passe de 2 000 m2 à 2 hectares, de quatre variétés à une dizaine et se passionne pour ce légume originaire d’Asie que Marco Polo aurait rapporté en Europe. Il fut longtemps utilisé pour ses vertus médicinales, avant d’être consommé comme aliment à partir du XVIIIe siècle.
Avec le temps et les connaissances, Mathieu devient collectionneur, déniche et échange des plants avec des passionnés en Angleterre, aux Pays-Bas ou en Allemagne. Aujourd’hui, il possède plus d’une centaine de variétés (1 500 pieds pour certaines, 50 pour d’autres, 2 ou 3 pour les plus rares), dont les noms ne sont pas toujours authentifiés, certaines n’étant qu’ornementales et non comestibles.

Mathieu, le rigoureux
À la tête de son exploitation, et pendant que ses enfants poursuivent leurs études, Mathieu produit, selon les années, entre 25 et 35 tonnes de tiges vendues en exclusivité à la coopérative qui lui achète le kilo un euro duquel il faut déduire les cageots de livraison restant à sa charge. Au regard du temps passé, ce n’est guère valorisé mais Mathieu se verse malgré tout un salaire. Il en est un qui comprend que tout ne tourne pas rond au pays de la rhubarbe. Valentin, l’un de ses trois fils, diplômé d’un BTS communication, se voit journaliste sportif. Faute de réseau, il comprend que son rêve ne se réalisera pas. Il propose à son père de le rejoindre et de l’aider à revoir son mode de distribution. Pas mécontent de ne pas avoir séché les cours sur le référencement internet et les réseaux sociaux, Valentin ouvre un compte Instagram fin 2017 et une page Facebook. Il peaufine les photos, argumente et présente le quotidien de son père. Il lui propose de ne plus être dépendant que de la coopérative mais de se tourner vers les chefs de cuisine, les pâtissiers et les confituriers.
Dans un premier temps, Valentin envoie des e-mails aux professionnels. Personne ne répond. Il sait que le chiffre d’affaires ne permet pas de verser deux salaires. Il faut donc que les chefs accrochent. Une pâtissière, Claire Damon, cite leur nom dans une émission de télévision. Le bouche-à-oreille s’accélère et les premières commandes sont expédiées. En trois ans, Valentin inverse la tendance de la distribution et augmente les revenus de l’exploitation. La production suit, 37 tonnes en 2020 dont 3 livrées à la coopérative, 65 en 2024 récoltées désormais sur 4,5 hectares répartis en deux parcelles situées à Saint-Riquier et Liancourt.

De la rhubarbe presque toute l’année
Pour les consommateurs, la rhubarbe est synonyme de printemps. Elle apparaît sur les étals en avril et reste un produit saisonnier. Il n’en est rien car il n’existe pas une mais des rhubarbes qui ne poussent pas toutes à la même saison. Dans la Somme, la saison débute fin mars selon les conditions météorologiques pour se terminer autour de la mi-octobre avec les dernières tiges des variétés Mira ou Valentine et parfois même de la Livingstone autour de Noël. Il faut faire preuve de pédagogie auprès des professionnels pour expliquer que la saison s’étale sur sept mois. Le reste du temps, il faut s’occuper de la terre. En janvier, père et fils amendent des sols argileux avec du fumier de poules puis paillent pour protéger les cultures du gel. C’est aussi la période pendant laquelle Mathieu se sépare de dizaines de plants qui ont donné le meilleur d’eux-mêmes depuis six ou sept saisons. Pour autant, ils ne sont pas morts – la durée de vie d’une rhubarbe peut dépasser les 50 ans. Chaque pied est divisé en dix petits pieds qui sont replantés pour donner naissance à un autre plant de rhubarbe qui fournira ses premières tiges l’année suivante.
Quand la saison débute, chaque matin, Valentin édite les commandes reçues la veille par SMS, téléphone et sur les réseaux sociaux, et se rend dans les parcelles pour délivrer ses instructions de récolte. Le geste de la cueillette est simple mais douloureux pour les vertèbres. On descend le long de la tige, on tourne la base et on tire sans arracher ce qui permettra à la tige de repartir pour une deuxième récolte et éventuellement une troisième au cours de la saison. Un coup de machette pour enlever le feuillage volontairement laissé sur le sol pour servir de couvert et les tiges sont calibrées (certaines comme la Goliath peuvent peser jusqu’à un kilo) et conditionnées pour être livrées le lendemain partout en France. Un travail harassant mais une fierté pour le duo de savoir que le fruit de leur passion est travaillé par les plus grands.
Cet article est extrait du guide Hauts-de-France. Celui-ci est disponible en librairie et sur le e-shop Gault&Millau.