Quatre toques sur un bateau, ce n'est pas raisonnable ? Alors soyons déraisonnable : si ce niveau consacre bien un moment et une assiette d'exception, alors nous sommes totalement dans nos valeurs en attribuant une telle récompense à ce qui est exactement un restaurant unique. Il existe quantité d'embarcations qui vous montrent les monuments de Paris en passant d'un pont à l'autre, comme il existe aussi d'excellentes tables parisiennes et immobiles. En revanche, plonger la cuiller d'une royale d'oignon au caviar osciètre, d'un soyeux incomparable, relevée d'une émulsion à l'oseille, en abordant le contournement de l'île Saint-Louis, et finir la dernière bouchée sous le pont Marie, est un réel plaisir d'esthète, offert seulement par ce yacht luxueux glissant sur l'onde dans un calme souverain, bercé par le confort total de cette table flottante et par un personnel impeccable mené par Laetitia Ménard. Quant à l'assiette, dessinée par notre Cuisinier de l'Année Frédéric Anton et réalisée à bord en direct par le chef Gabin Bordelais, elle est tout simplement au sommet de ce qui peut se faire dans ces conditions particulières d'une cambuse de bateau, fût-elle la mieux équipée du monde : très beau (et nouveau) traitement du crabe tourteau émulsion pomme cannelle, charmeuse raviole de langoustine, autre classique revisité, crème de parmesan gelée à la feuille d'or, que l'on déguste avec délice devant le musée d'Orsay, avant le pigeon magnifique, jus gras et girolles, et le soufflé chaud au chocolat, très addictif, avec sa crème glacée à la pistache d'Iran. Le dîner dure le temps de la croisière, un peu plus de deux heures pour voir défiler des assiettes rares et la plus belle ville du monde. Cave assez courte et consensuelle par nécessité, des valeurs sûres et quelques beaux flacons en soute.