Le bulot normand, petit coquillage aux grands enjeux
Star discrète des plateaux de fruits de mer, le bulot de la baie de Granville raconte une histoire singulière : celle d’une pêche locale, sélective et respectueuse, aujourd’hui labellisée IGP. Derrière sa coquille spiralée se jouent des batailles pour préserver une ressource.
Sur les quais de Granville et autres ports de la baie, les casiers s’empilent encore, malgré les doutes et les vents contraires. C’est ici que bat le cœur de la pêche au bulot, ce gastéropode marin à la chair ferme et iodée qui fait la réputation de la Normandie. « Quand j’ai embarqué pour la première fois, c’était pour valider mon Capitaine 200 Voile, j’ai suivi mon frère à la pêche au bulot… et j’y suis resté », raconte Johan Leguelinel, aujourd’hui co-président de la commission bulot de Manche Ouest. Quatorze ans plus tard, il continue de sortir en mer, « attiré par un métier vivant, jamais identique, avec ses conditions changeantes et ce lien permanent à l’océan ».
Une pêche qui pérennise la ressource
Le bulot normand n’est pas un coquillage comme les autres. Contrairement à l’huître ou à la coquille Saint-Jacques, il ne filtre pas l’eau : il se nourrit de vers marins et de petits mollusques. Sa pêche, elle, se fait exclusivement au casier, une méthode sélective et peu impactante pour les fonds marins. C’est cette exigence de qualité et de respect de l’environnement qui a permis au bulot de Granville d’obtenir son IGP.
« Nos défis, c’est de pérenniser la ressource et l’activité. On a pris des mesures et on souhaite demander à l’État et l’Union européenne un plan de sortie de flotte pour essayer de réduire le nombre de bateaux exploités. À l’heure actuelle, c’est un des leviers qui nous paraît le plus pertinent », souligne Johan Leguelinel. Le changement climatique, avec l’augmentation de la température de l’eau, bouscule néanmoins les équilibres naturels. « La ressource a pris un gros coup. Nos efforts paient, mais ce n’est pas suffisant. C’est un animal qui s’est toujours protégé de la chaleur en s’enfouissant durant l’été en attendant que l’eau refroidisse pour ressortir. Au fil des années, la mer reste chaude de plus en plus longtemps, ce qui l’empêche de survivre. »
La baie de Granville concentre encore une flotte active, mais fragile : près de la moitié des navires y sont aujourd’hui en vente. La baisse de la ressource, conjuguée à la hausse des coûts et aux fluctuations du marché, met la filière sous pression. Pourtant, contrairement à certaines idées reçues, le bulot n’est pas une espèce menacée. Les quotas, les fermetures saisonnières et le suivi scientifique assurent sa durabilité.
« On entend souvent qu’on a surpêché. Mais dès le départ, on a limité nos captures et restreint l’effort de pêche. Le bulot souffre surtout du climat et du marché », insiste le pêcheur. Si la filière se bat, c’est aussi pour maintenir la place du bulot sur les tables. Longtemps populaire, il pâtit aujourd’hui d’une image parfois vieillissante et d’un prix moins accessible. Pourtant, il reste un incontournable des plateaux de fruits de mer. Cuit au court-bouillon et servi avec une mayonnaise maison, il déploie une saveur marine unique. Chaque printemps, la station balnéaire de Pirou vit au rythme de sa célèbre foire aux bulots. Convivial, l’événement rassemble marins, habitants et curieux autour de dégustations et d’animations. Preuve que ce petit coquillage n’a rien perdu de son pouvoir de fédérer.
Derrière la discrète silhouette du bulot, c’est tout un territoire qui se raconte : une Normandie attachée à sa mer et ses traditions. Pour Johan Leguelinel et les pêcheurs de la Manche, l’avenir reste ouvert : « Je suis à mon compte depuis dix ans, et j’arrive encore à vivre de ce métier. C’est une belle réussite. » Tant qu’il y aura des bulots et des marins pour les pêcher, l’histoire continuera.
Le saviez-vous ? Les bulots frais se dégustent toute l'année... sauf en janvier ! Ce mois correspond à leur arrêt biologique, dédié à la reproduction et à la ponte.
Cet article est extrait du guide Normandie 2026. Celui-ci est disponible en librairie et sur le e-shop Gault&Millau.