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Anne Vitchen, les fleurs c'est la vie

Anne Vitchen, les fleurs c'est la vie

Dans la chambre d'un palace ou dans le lobby d'un hôtel – qu'il soit simple ou luxueux –, sur les tables ou à l'accueil des restaurants, les fleurs font partie du décor. Chacun les voit et admire le savoir-faire, mais qui se demande comment elles sont arrivées là ? À quelle heure ? Qui a travaillé leur mise en scène ? C'est tout l'art du créateur floral, être invisible en rendant son travail visible.

Philippe Toinard

La place Vendôme, dominée par les 44 mètres de la colonne dédiée aux soldats vainqueurs d'Austerlitz et inaugurée en 1810 par Napoléon. Autour, des joailliers mondialement connus, le ministère de la Justice et l'emblématique Ritz Paris, fondé en 1898 par César Ritz. Une poignée de marches à gravir, une porte-tambour à pousser, et le regard hésite entre le responsable de l'accueil et le bouquet d'hortensias bleus qui semblent moutonner dans un immense vase de la même couleur posé sur un meuble d'époque. Qui se soucie de sa présence ? Qui le remarque ? Si ce bouquet n'était pas là, l'image que se font les clients du Ritz serait-elle écornée ? Pour Anne Vitchen, créatrice florale surnommée la « Dame des fleurs » par Christian Boyens, l'ancien directeur général du Ritz : « Ce n'est pas un simple bouquet que l'on pose dans un vase, ce sont des fleurs que l'on met en scène pour qu'elles s'intègrent dans le décor, comme une œuvre. »

Il y a dix ans, la direction du palace de la place Vendôme choisissait Anne Vitchen pour sa décoration florale pour une période de trois ans renouvelables. Son périmètre ? Le Ritz dans sa globalité, des 142 chambres à l'entrée principale en passant par le moindre recoin dans lequel un vase pourrait en épouser la forme, les événements, les demandes particulières. Seules les plantes et les fleurs en pleine terre ne sont pas de son ressort.

Sauvée par les fleurs

Il y a des épreuves insurmontables qui vous incitent à changer de vie pour espérer un chemin plus lumineux, moins mélancolique. Avant les fleurs, Anne Vitchen était claviste au Quotidien de Paris. Son travail, recopier des textes sur un clavier d'ordinateur afin de préparer l'impression sans avoir véritablement le droit de toucher au contenu. De claviste, elle devient maquettiste, avant de sombrer dans un chagrin incommensurable, « mais les fleurs m'ont sauvé la vie ». Après la presse, elle s'imagine évoluer dans les arts décoratifs ou dans la photographie. Ce sont finalement les pois de senteur, les violettes, les pivoines, les azalées, les bégonias et les roses qui vont la conquérir. Sans véritable culture florale, sans diplôme, elle ouvre sa boutique de fleuriste en 1998 dans le 8ᵉ arrondissement de la capitale.

Avec des créations et des bouquets intemporels, souvent sans feuillage, ou très peu, et dans lesquels cohabitent au maximum deux couleurs, Anne Vitchen séduit un public touché par sa sensibilité. Elle est alors approchée par des maisons de couture, de prestigieuses agences d’événementiel, des futurs mariés, ou encore des magazines nationaux et internationaux pour des shootings. « Ce que j’aime, c’est scénariser les fleurs, dénicher les contenants, les matières. Les fleurs, ce n’est pas seulement un bouquet dans un vase. C’est tout un travail de valorisation qui doit, au final, réconforter et apaiser le lieu qui les reçoit comme les personnes qui y vivent un événement ou y travaillent. » De mois en mois, d’année en année, elle se pose comme l’une des créatrices florales les plus en vue qu’il est difficile de prendre au dépourvu, sauf si les fleurs demandées ne sont pas de saison. Dans ce cas, elle tente d’imposer, par la pédagogie, une alternative. Parmi les demandes les plus folles, elle garde en mémoire ce client qui commande 1 000 roses pour déclamer sa flamme, ou cet autre amoureux qui souhaite qu’elle écrive « Marry me » en lettres de fleurs, roses et blanches, visibles et lisibles depuis la chambre de sa dulcinée.

Anne Vitchen © Guillaume Czerw
© Guillaume Czerw

Dans les sous-sols du Ritz

Sept jours sur sept, de 6 heures à 18 heures, les équipes d’Anne – pilotées par Manon, trois ans de maison et première d’atelier – se relaient dans le local qui leur a été attribué dans les sous‑sols du Ritz. Fleurir le palace et entretenir les bouquets est d’une rigueur quasi militaire. Vers 4 heures du matin, du mardi au samedi, quand tout Paris dort, les fleurs – environ 1 500 quotidiennement – arrivent de France, d’Italie, des Pays‑Bas, et parfois de l’île Saint‑Denis, en région parisienne, où la créatrice a noué un partenariat avec Fleurs d’Halage, qui est à la fois un centre de formation agréé, un jardin partagé et d’insertion sociale, un fabricant de substrats et une ferme florale urbaine. 6 heures sonnent le déploiement dans tout l’espace public de l’hôtel (l’entrée principale, le Salon Proust, la galerie, les salons de réception, le bar, les couloirs, l’accueil, le moindre guéridon…) pour fleurir, retirer les pétales tombés pendant la nuit, redresser une branche, remplacer une fleur un peu éteinte par une autre. À 8 heures, cette première étape doit impérativement être terminée au moment où la majorité des clients reprend possession du palace et se rend au petit déjeuner.

Les clients prennent-ils conscience de ce qui s’est passé pendant qu’ils dormaient ou rêvassaient ? L’histoire ne nous le dit pas, car ces fleuristes, outre la discrétion, ne jouent pas sur l’opulence et le clinquant qui attireraient les regards : « Ici, dans ce lieu classique, il faut savoir rester sobre, classique et se fondre dans le décor. » C’est pour cette raison que les fleurs orange sont prohibées, elles n’épousent pas le décor comme les jaunes – sauf éventuellement pour un événement, et seulement si le client en fait la demande. Pendant que le Ritz s’agite, les équipes entrent en contact avec le service de chambre. Objectif : checker les départs. Aussitôt qu’une chambre se libère, les fleuristes s’y rendent – elles parcourent entre 5 et 10 kilomètres par jour – et alignent les bouquets ou les compositions en tenant compte du décor de chaque chambre et de sa luminosité. Ici, des érémurus (ou lis des steppes), là des pivoines, plus loin des mini‑orchidées ou des hortensias, comme ceux qui ont été déposés tôt le matin sur chaque table de la galerie – une fleur par table et un contenant –, faisant dire à Éric Merlet, maître d’hôtel depuis dix ans au Ritz en charge du Salon Proust : « C’est simple mais c’est chic. »

Chambre après chambre, la matinée s’étire, mais les équipes n’oublient pas la partie événementielle du palace, un salon de réception à fleurir, une demande particulière à honorer. Seul le restaurant gastronomique, l’Espadon, n’est pas concerné. C’est l’un des rares espaces où les fleurs n’ont pas droit de cité. Le plus gros du travail est fait, même si une partie des effectifs restera sur place, en veille. En attendant, il faut récupérer les anciennes fleurs qui, fraîcheur quotidienne oblige, sont loin d’être fanées. Tiges, feuillage et certaines fleurs seront récupérés par la société Moulinot, qui collecte et valorise les déchets alimentaires et végétaux, quand d’autres fleurs seront remises à une association qui leur offre une seconde vie en partenariat avec des maisons de retraite. 

Fleurs © Guillaume Czerw
© Guillaume Czerw

Mère et fille unies par une passion

Emma Sosa, la fille d’Anne, est, on le devine, née dans les fleurs, mais elle aurait pu épouser une autre carrière. Il n’en est rien, et si elles travaillent ensemble, elles sont, sur le principe, concurrentes, puisque chacune est à la tête de sa société : « Lorsque j’ai créé Jardins de Matisse il y a bientôt vingt‑huit ans, je travaillais pour des particuliers comme pour des professionnels de tous les secteurs. Cela a duré dix‑huit ans, mais quand j’ai décroché la création florale du Ritz, j’ai compris que j’allais devoir y consacrer 100 % de mon temps et de mes équipes. Emma a donc repris mon activité et l’a développée, pendant que moi, je gérais mon client principal. »

Avec la même sensibilité, mais pas le même style ni les mêmes équipes, Emma travaille notamment pour les Yachts de Paris, l’agence Hopscotch, le restaurant Le Jules Verne, de nombreux hôtels, des boutiques de luxe et des musées. Aujourd’hui, mère et fille ont décidé de s’unir géographiquement et de créer, sur le boulevard Pereire à Paris, dans un ancien garage et une supérette, La Maison Vitchen, qui regroupe leurs deux entités mais qui, par sa surface, permet surtout à Anne d’entreposer au  sous-sol – sur 450 m2 – des milliers de vases, d’assiettes, de lanternes… tous ces fameux contenants que l’on ausculte parfois avant même de jeter un œil aux fleurs ou de les sentir.

Au rez‑de‑chaussée, autour d’une cour carrée, un peu comme la place Vendôme, chacune prépare ses compositions. À droite, chez Emma, des campanules, des digitales, des roses. À gauche, chez Anne, des fleurs qu’elle aime associer à des moments de la vie : de la violette pour un week‑end ; des marguerites pour un premier rendez‑vous ; des roses de jardin pour de l’événementiel, même si elles sont fragiles ; et des pois de senteur pour transmettre le flambeau. Le message est passé !

Maison Vitchen

Cet article est extrait du Magazine Gault&Millau #10. Celui-ci est disponible en librairie et sur le e-shop Gault&Millau.
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