À Mane, dans l'arrière-pays provençal, le Couvent des Minimes cultive une Provence à contretemps. Loin de l'agitation, mais tout près de la vallée de la Durance et des premiers reliefs alpins, le lieu conserve quelque chose de paisible, presque monacal. C'est ici qu'œuvra autrefois le père Feuillée, botaniste de Louis XIV, parti à la découverte des plantes du monde. Un héritage végétal qui donne aujourd'hui son nom à la table Le Feuillée. Louis Gachet, Meilleur Ouvrier de France, n'est pas arrivé seul en Provence : il a emporté son âme bourguignonne. Ses sauces généreuses, son goût du jus et du beurre viennent se frotter aux herbes, aux légumes et aux parfums du Sud. Pas de carte à rallonge : un seul menu, décliné en cinq ou sept services. Dès les premières bouchées, la boussole pointe vers la Bourgogne : œuf en meurette, escargots, saucisse de Morteau, puis une gougère au Comté. On pourrait croire s'être trompé de région. C'est justement tout l'intérêt. Très vite pourtant, le chef descend la vallée du Rhône. Une salade niçoise réinterprétée ouvre la route : thon mariné au fenouil, sauce tomate gourmande, brioche au basilic à tremper dans un tartare de thon rouge, radis et poudre d'olive noire. Le loup poché au beurre blanc arrive ensuite avec un fenouil en trois textures – grillé, confit et cru – et une sauce pil-pil qui rappelle une évidence : Louis Gachet aime la gourmandise. Heureusement, les portions sont calibrées. Le homard barbecue, cuit à la feuille de figuier, s'accompagne d'un artichaut barigoule, d'une raviole réalisée avec les pinces et d'une royale de moelle de bœuf, tandis que la bisque arrive à part. Le tableau est précis, même si la feuille de figuier prend parfois un peu trop la lumière. Puis retour en Bourgogne avec un bœuf maturé, échalote confite et moutarde de Dijon. Mais l'estragon vole finalement la vedette et devient le fil conducteur de ce plat, porté par un très beau jus de viande. Au dessert, Gwenaël Girard joue la carte du souvenir avec une réinterprétation du mystère : crème glacée aux céréales, blé barbu et épeautre, fine arlette croustillante, émulsion céréalière et caramel sobacha. Le nom peut intriguer, mais la mémoire ne trompe pas : les saveurs ramènent immédiatement en enfance. La cave permet un joli tour de france avec une vraie place laissée aux vins de Provence.