Entrer dans la cité des Vénètes par la porte Saint-Vincent, un samedi ou un mercredi matin, c’est accepter de perdre ses repères temporels. Entre les spectaculaires maisons à pans de bois du XVe siècle, au coude à coude avec l’élégante pierre des hôtels particuliers, ça bourdonne, ça caquette. Depuis la place du Poids-Public jusqu’à celle des Lices, où se déroulaient les joutes et les tournois organisés par le duc de Bretagne, le marché serpente entre deux halles, l’une consacrée aux commerces de bouche, plutôt chic, et l’autre aux poissons, imparablement frais. Entre les deux, un défilé de boutiques qui ne pensent qu’au ventre. Un Meilleur ouvrier de France chocolatier par-ci, un maître artisan confiturier par-là, un fromager-affineur chez qui la queue s’allonge, un fabricant de cidres inventif… À Vannes, on ne rigole pas avec la table. Depuis la terrasse du «Café de la Poiss’», passage obligé entre deux razzias, on pourrait presque entendre Bonemine se friter avec Ordralfabétix – «Il est pas frais mon poisson ?»
Nichée entre deux presqu’îles, Quiberon et Rhuys, bien planquée au fond d’un golfe du Morbihan appartenant au club officiel des plus belles baies du monde, Vannes a toujours vécu du négoce et du large. Ce n’est pas feu Jean-Pierre Le Roch, fondateur de l’enseigne Intermarché en 1966, qui aurait dit le contraire. Ni Yann Petit, petit-fils du créateur de La Trinitaine, mastodonte du sablé breton depuis soixante-dix ans. À leurs côtés dans le palmarès des réussites vannetaises, celles qui trouvent leur inspiration sur l’eau : le chantier Multiplast, champion des matériaux composites et de la construction des formules 1 des mers pour la course au large, ou encore Tahe, ex-Bic Sport, spécialiste des sports de glisse aquatiques. Seule exception à la règle, le très terre-à-terre Michelin, premier employeur privé de la ville.
De parfaits ingrédients pour mitonner une ville bourgeoise, catho et conservatrice qui fut longtemps une belle et chic endormie. C’était compter sans le TGV qui a mis la ville à 2h30 de Paris, et sans une épidémie propice à éjecter les citadins vers de plus douces provinces… Lorsque le flot post-confinement a cherché des villes glamour à taille humaine proches de la mer, Vannes a fait partie du peloton de tête. Retraités rentrant au pays et migrants climatiques dégoûtés du bitume ont mis la pression sur le marché immobilier, et la préfecture morbihannaise a rebattu ses cartes.
Depuis, l’écosystème s’est enrichi entre PME dynamiques, chercheurs de l’université de Bretagne Sud, espaces de coworking et villages de start-up qui ont poussé comme de la caulerpe (une algue envahissante). Quelques entreprises innovantes et singulières ont trouvé ici leur terreau. Voir Splash-In-Aviation, lancée au défi de produire le Petrel-X, un ULM hydravion, ou encore Tiwal, initiateur du premier dériveur gonflable. La mer, encore, et le voyage, toujours.
Plusieurs fois primée ville la plus dynamique de France, Vannes a vu ses rues se gentrifier, devenir le royaume des concept-stores et des petites galeries et un épicentre de la scène culinaire bretonne – du maraîchage au poisson en passant par le vin, le thé et le sarrasin, on trouve tout dans le Morbihan. Sans compter un nombre ahurissant de librairies.
Découvrir la capitale du Morbihan aujourd’hui, c’est flâner entre quatre portes reliées par des remparts intacts, eux-mêmes ourlés d’un jardin, de l’eau miroitante de la Marle et de lavoirs ; c’est longer le port côté rive gauche pour boire un verre au B.R.E.F, friche industrielle et ruche artistique ; c’est découvrir des villas années 1930 dont les prix ont récemment été catapultés dans la stratosphère du marché immobilier, mais aussi une étonnante architecture 1960, souvenir des cités ouvrières de Michelin.
C’est enfin profiter de la politique culturelle de la ville : la gratuité. Partir du Kiosque, épatant espace d’exposition dédié à la photographie posé sur la rive droite, traverser le passage du musée des Beaux-Arts qui accueille régulièrement de singulières installations monumentales, puis visiter le somptueux hôtel de Limur, qui héberge le Centre d’architecture et du patrimoine de la ville. Ne pas oublier de fréquenter le festival Jazz en ville, programmé fin juillet, qui ouvre gracieusement ses scènes. Il serait injuste d’oublier le dernier incontournable vannetais : le stade de la Rabine ! Entré dans une spirale ascendante depuis que le RCV est passé en Pro D2, il est devenu la star du rugby breton. Alors snob ou popu ? Pas si simple, finalement, la belle bretonne.
G. B.