Boire

30 ans de biodynamie

Alors que de plus en plus de consommateurs se tournent vers les producteurs en bio et en biodynamie, les précurseurs fêtent déjà leur 30 ans de culture avec ces techniques. Courte Interview avec Jean-Pierre Fleury, initiateur de la biodynamie en champagne dès 1989.

Gault&Millau : comment étiez-vous perçu il y a 30 ans à vos débuts en biodynamie?


Jean-Pierre Fleury : j’étais confondu avec un fanatique complet. L’époque était bien différente d’aujourd’hui et on me prenait pour un illuminé. Il faut dire que je voulais être astronome alors… 

Nous étions trois à nous lancer dans l’aventure ensemble : Eric Schreiber, Alain Réaut et moi-même. A l’époque et c’est toujours vrai aujourd’hui avec cette culture en biodynamie, il faut être dans les vignes, tout le temps, veiller à chaque petit souci et réagir très vite. De 1970 à 1988 j’étais déjà en bio et je n’étais pas totalement satisfait, c’est la biodynamie qui a rapidement fait la différence pour moi.


G&M : au bout de combien de temps de biodynamie en avez-vous senti l’apport ou goûté la différence dans les vins ?


JPF : très vite puisque dès les premières années, avec les préparations qui intensifient la photosynthèse, on avait de meilleurs équilibres sucres/acides dans les vins. Et puis ça agit comme un révélateur de terroirs, tous les paramètres de chaque terroirs semblent plus marqués, plus francs. Et très rapidement en plus.


G&M : les consommateurs aussi l’ont perçu vite ?


JPF : je vais vous faire une confidence : c’est Gault&Millau qui a du le sentir le plus vite. A l’époque c’était Jacques Dupont qui goûtait les vins, et il devait avoir apprécié mes champagnes puisqu’ils l'équipe m'a invité à son fameux dîner des « grands bouchons » avec toutes les grandes maisons. 




G&M : 30 ans après, alors que la biodynamie se développe dans la nouvelle génération champenoise, est-ce qu’on vous appelle pour prendre un peu de cette expérience ?


JPF : oui, la plupart des anciens stagiaires de la maison sont aujourd’hui en biodynamie sur leurs domaines respectifs. 


G&M : qu’est-ce qui freine le développement de la biodynamie ?


JPF : deux choses, l’impression qu’on va faire chuter ses volumes et corrélativement l’évolution du prix foncier et les successions de domaines.

Les vignerons ont peur de perdre du volume mais si on applique très rigoureusement la méthode, on a la qualité et on réussit à maintenir des niveaux de quantité qui sont très bons. Sur 10 ans, en moyenne, au domaine, nous sommes à 10000 kg par hectare. Alors c’est une moyenne parce qu'évidemment les années catastrophiques sont très faibles en volume. Mais en moyenne ça tient.

Le prix du foncier joue aussi. Quand on reprend un domaine, compte tenu du prix de l’hectare, on doit produire du volume pour tenir ses prêts financiers. Si les repreneurs pensent que la biodynamie ne leur permet pas de garantir des volumes et donc des rentrées financières, ils ne sont pas enclins à s’engager dans cette voie.


G&M : c’est ce qui explique qu’on a une présence plus forte de la pratique dans les régions ou le foncier est moins cher comme le Jura ou la Loire ?


JPF : oui, je pense.


G&M : revenons aux vins de Champagne. Comment qualifiez-vous les champagnes ainsi produits ? Est-ce que les mots scintillement et vibration vous conviendraient pour les qualifier ?


JPF: oui scintillement pour la couleur et vibration pour la dégustation. Ils ont plus d’énergie me semble-t-il. Ils sont plus vivants aussi et l’évolution des saveurs dans le verre me semble plus aboutie, plus complexe.


G&M : j’ai cru comprendre qu’après 30 ans de biodynamie, on n’est pas à cours de nouveautés chez Fleury ?


JPF : Ce sont mes enfants maintenant qui gèrent ces nouveautés mais on ne s’arrête effectivement pas. Nous avons sorti une cuvée anniversaire que vous avez goutée pour le Guide des Champagnes 2020, (cliquez ici), puis on va sortir un 100% pinot gris et on va aussi développer l’agro-écologie avec des plantations d’arbres dans les vignes pour favoriser la biodiversité.

https://macavefleury.wordpress.com/